Presqu’îl-e – Lecture à Confluences

Quelques images de la lecture,
menée avec Pierre Giraud, comédien, à Confluences (Paris 13ème)

Ce fut un plaisir de travailler ces mots, ces extraits ensemble, sous le regard de Judith Dépaule qui programmait ce texte dans le cadre du Focus Dégenrez-vous ! et de l’exposition Trans Time.

J’ai fait les portraits de Pierre pendant la lecture, puisque le personnage Elle prend des photos pendant qu’Il parle.

Presque toutes les photos sont tirées
de la vidéo réalisée par Dawei Ding.
Merci Dawei !

une expo dans le noir de la salle
les titres sur l’écran
la lecture
les photos parfois
la liste des verbes
la presqu’île

Chez elle – nouvelle (extrait)

Pour avoir retravaillé sur le projet Presqu’îl-e, qui tient son titre de cette nouvelle antérieure, rebaptisée « Chez elle »…
Voici un extrait et quelques images. 
– – – – –
Chez elle 
 
Presqu’île
Presqu’elle
Presqu’une île
Et de l’eau
De l’eau partout
De l’eau en ville
J’habite chez elle.
Je dors dans le bureau.
Il y a de gros travaux dehors.
Le bâtiment est emmailloté jusqu’au toit.
Chaque fenêtre est bouchée par du plastique épais.
Un échafaudage et une seconde peau de plastique nous cachent de la rue.
Sa chambre est nébuleuse et floue.
Dans le bureau je dors. Au pied du fusil mitrailleur je dors.
Des boîtes de cartouches et la mallette en alu. Bien rangés. Je dors bien.
Je pars à l’école chaque matin. C’est tout droit, au bout de la rue d’Anna, tout droit tout au bout, je pourrais y aller d’un coup de tête, si je voulais, plonger par la fenêtre et filer droit d’un jet de pensée.
Puis stopper net juste avant le parc moche de l’église, je tourne à gauche et j’entre dans le quartier de la montagne rouge. A l’école, pour travailler avec une classe sur le thème de la maison.
Ici j’ai opté pour la radio – station russe – pour le son, les voix, la musique. Posés sur la table dans la cuisine.
(…)
J’étale des choses, je laisse toutes mes chaussures dans l’entrée, j’installe le bruit de la bouilloire dans la cuisine et l’odeur du fromage dans le frigo, le couteau dans le tiroir-planche à pain. Habiter là un temps, prendre place, déballer ma valise, disperser mes objets mes papiers sur la table du salon les plans de la ville les livres les tickets de retraits mon cahier la doc les cartes postales graphiques des concerts où je n’irai jamais.
Je ressors les vieux bols chinois en grès lourd et sa tasse préférée que je n’aimais pas tant que ça, les couverts élégants en argent noircis. Je décide que oui cet appartement est occupé, voyez vous même, j’y suis. Il y a ses affaires qu’elle me prête et les miennes qui trainent, la petite théière à nouveau en usage, la vaisselle à faire, le compost à emmailloter – papier journal ou sachet biodégradable pour la biopoubelle.
(…)
Je sors le soir. Dans la pluie et la lumière de la ville. Les reflets des vitrines des coiffeurs. Je sors la nuit pas tard et je déambule je savoure les heures la plupart du temps je savoure.
La solitude peuplée.
Puisqu’il n’y a plus personne dans ma maison je veux qu’il y en ait au moins quand je sors, en bas de chez moi. Elle m’a dit ça le jour où elle a signé pour l’appartement. Je ne comprenais pas. Qu’elle puisse me priver de sa grande maison me semblait impossible.
Comment imaginait-elle ?
Toujours est-il.
Maintenant j’occupe cet appartement.
(…)
J’habite chez elle pour quelque temps.
Je sors le matin je déambule. Les jours sans école je ne dis rien parfois de la journée. J’aspire, j’absorbe, je regarde autour, j’hume la ville exotique lointaine nouvelle incroyable et aérienne. Massive. Et italienne, par ses couleurs.
Larges avenues calmes, lumières démultipliées, trottoirs larges de capitale et la mer au bout, les arbres, la plage à l’ouest, le port partout autour de la ville.
Helsinki est une grande presqu’île, la mer s’infiltre arrose entoure berce et lèche les pieds de granit des bâtiments qui plongent. A la lisière : le socle ancestral la roche mère qui affleure et la mousse silencieuse.
Je savoure, je regarde puis je rentre boire un thé au son de ma station russe préférée. Les reflets doubles aux doubles fenêtres, le ciel étrange de la nuit urbaine, le silence douillet du parquet, le nez sur le bord du matelas, couchée par terre dans le bureau, j’observe le monde souterrain des poussières sous l’armoire.
Le fusil mitrailleur, ses cartouches et son blouson de moto. Des sacs des cartons des affaires, laissés par ma jeune cousine militaire en transit parfois ici elle aussi. Entassés parmi d’autres boites d’autres sacs : les affaires de ma grand-mère. Son élégance, ses tenues, les tissus de soie sauvage satinée, ses draps, ses nappes brodées, mélangés aux chaussettes et aux bandages, aux chiffons délavés, un t-shirt rouge sérigraphié, Petite Muu fronce les sourcils.
Ses habits au rebut résument l’affaire, à l’hôpital on ne s’habille plus.
(…)
auteure pauline sauveur photos Finlande Helsinki nouvelle texte Chez elle

auteure pauline sauveur photos Finlande Helsinki nouvelle texte Chez elle

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Extrait du journal (22 juin – 16 juillet) – résidence Essonne

Depuis le 11 octobre 2015, c’est à dire depuis un an et un jour aujourd’hui,  je tiens le journal de ma résidence en Essonne, qui est publié sur le site littéraire remue.net. Voici le dernier article en date.

Il y a également d’autres catégories d’articles, en lien avec le double sujet de cette résidence : la mémoire des carriers, mon projet d’écriture Presqu’îl-e et les lectures-rencontres organisées.

Le journal, les articles sont à retrouver sur la page si joliment intitulée Pauline Sauveur au conseil départemental de l’Essonne.

22 juin 2016
Dans la grande médiathèque.
Des papiers de toutes les couleurs des stylos des participantes qui arrivent.
Des femmes et deux filles.

Lecture écriture contraintes et bonbons mots. Les histoires naissent et chaque fois m’étonnent, de leur singularité. Partir. Il s’agit bien de ça. Ce qui ce passe c’est qu’on part chacune pour un lieu unique et qu’on y invite les autres en leur lisant notre évasion.
Entendre rire parce qu’un mot pioché vient parfaitement à point nommer ce dont l’une avait besoin ou soupirer au contraire mais le sourire aux lèvres parce que cet autre mot cette fois va donner à retordre le fil de l’histoire.
Du temps après l’atelier que justement je savoure, celui du premier jour et de la soirée libre, alors du temps pour discuter avec elles.

23 juin 2016
Le gps ne peut pas deviner que les chemins forestiers se barriérisent. Je ne peux pas deviner que la route grise qu’il indique est un chemin fermé.

Le bibliobus est là qui m’enchante. Il est là il fait chaud la forêt déborde de moustiques pas loin du chemin qui bifurque vers le Cyclop et qui s’enfonce dans les bois. Un café sous les arbres un programme de classes inscrites de groupes qui se succéderont. 10 minutes. Je décide de lire et stopper à la sonnerie du chronomètre. C’est un extrait de temps dans un extrait de bibliothèque. Suite au prochain groupe vous aurez à vous raconter les commencements et les dénouements entre vous.

Savourer est le verbe que j’ai dans la bouche et à l’arrière des yeux.
Dans quelques minutes ils seront là on les distingue au bout de la route arrivant du bus garé loin. Dans moins de minutes encore j’aurai ce coup de fil qui me cueille et me bouleverse, j’aurai cette tristesse fulgurante et la voix qui déraille parce que pleurer n’est pas très élégant surtout avec une main sur l’épaule en réconfort c’est pour moi toujours le dérapage de l’effondrement soudain. J’en suis désolée, oui cinq minutes de plus, oui une bouteille d’eau, oui ils arrivent, ils sont à 5 m, oui ils sont là et maintenant ils attendent.
Oui je respire.
On commence.
Oui ça sera bien.
Ils écoutent se demandent ils rient ou acquiescent ils sortent c’est déjà terminé j’ai rien compris j’entends sur la dernière marche de l’escalier qui descend du bus. C’est normal c’est des extraits des textes courts étranges pour se demander et discuter les choses.

Je suis dans ce bibliobus parce que je l’ai demandé, parce qu’on me l’a accordé, en forêt. Alors, là, à l’instant, c’est le cas.

Anne-Sarah Kertudo, il y a un an m’a fait cadeau de cette question simple et importante, du genre à se poser régulièrement : c’était quand, c’était quoi, ta dernière première fois ?
Là c’est le cas.

La naïveté. Ou l’entêtement à croire chaque fois que j’aurai le temps, large, souple sur mes pattes arrière. Pour savourer. Alors que ça ne peut être le cas qu’une fois sur deux : la largesse du temps que je prends coûte la marge du temps d’après. Courir est l’autre verbe.

Mathieu Simonet arrive. J’arrive. On s’installe à la table dans le restaurant. Il lira Le baiser d’Orlando,  son texte qui redit l’essentiel avec justesse et douceur, sur l’homophobie, qu’il a publié en ligne, qui a été publié également sur le site du Nouvel Obs, et qui récolte l’appui le soutien, mais aussi des vagues successives immondes, l’effrayante bêtise haineuse.
Je lui ai proposé de le lire en introduction, ce texte qui redit l’essentiel, pour partager ce regard des autres et de nous-mêmes sur les autres et soi-même.
Je lis des extraits de Presqu’îl-e.
On présente les rencontres l’écriture. Ses dispositifs de biographie collective et participative. Mon approche du portrait. L’amitié qui chacun nous lie à Anne-Sarah qui n’a pas pu venir, lui depuis trente ans moi depuis deux.
Là aussi c’est le cas. C’est la première fois que je lis avec Mathieu.

24 juin 2016
C’est la première fois, c’est jamais comme ça, je vous assure !
Ils se marrent : on fera avec.
J’ai décrit la carrière en fonctionnement comme étonnamment silencieuse, avec seuls les coups de massette sur les pointes de fer qui attaquent la pierre et le bruit des oiseaux et ce calme de forêt.

Aujourd’hui il y a le groupe électrogène, le compresseur, le burineur perforateur, la disqueuse. Aujourd’hui la mécanique et les moteurs occupent l’espace sonore.

La forge est allumée.
Sous un abri deux hommes taillent des couronnements de murs énormes et lourds. Il y a celui qui dégrossit qui manie la disqueuse qui fabrique des nuages de poussière et l’autre qui taille à la main à côté avec le même masque sur le visage, celui des peintres en bâtiment et des poseurs de placo.
Deux autres hommes taillent des pavés sous un autre abri. Ils sont devant une table creuse posée sur des palettes, elle est pleine de sable pour caler le pavé qui valse d’une face l’autre dans leurs mains, qui se précise qui apparaît et qui saute vers le tas plus loin d’un bond souple.
Le forgeron forge au rythme des coups directs et du coup de rebond. Il a aussi un coup qui lisse, plus doux, qui remonte l’outil et finit les quatre facettes de la pointe.

Il y a enfin celui qui manie le burin à air comprimé, on dirait un marteau-piqueur en plus petit. Il lutte avec la machine pour former trois points sur le bloc, il empoigne directement à la main la pointe du burin qui percute la pierre. Puis il trace la ligne et en quelques coups de masse enfonce les trois coins de métal. La pierre se fend. On le devine, juste le coup d’avant. Le chant du coin qui renseigne dira le patron.

Chaque fois l’intelligence du geste, des gestes.
Pour chacun ils traduisent la force qu’il faut continuellement nécessaire pour et contre le grès. Pour chacun il y a le rythme l’application. L’acharnement n’est pas le mot puisqu’ils gagnent et recommencent. Ils persistent continuent enchaînent poursuivent ils tracent et savent. Il n’y a pas un objectif unique qu’il faudrait arracher par acharnement, de la nature ou de la pierre : il y a un boulot à faire et ils savent, le mener l’atteindre, le reprendre chaque jour.
Il y a ce calme, leur calme, dans le bruit des moteurs et des compresseurs à air.

Marjolaine filme à chaque poste, Bertrand prend le son et je photographie ou observe.
Puis.
Je sors ma chaise.
C’est la première fois dans la carrière. Parce que m’asseoir est étrange, l’idée est étrange. Parce que cette action me semble un luxe dans ce lieu de travail. Pourtant je travaille, on travaille tous les trois. C’est pourquoi je prends le pied de l’appareil photo et la chaise. Je fais ce que je me suis fixée pour approcher les lieux, sous l’œil de mon appareil réglé sur 12 poses, une toutes les 7 secondes, sous l’œil de la caméra et celui du micro.

Un second atelier d’écriture à la Ferté-Alais. Des adultes uniquement, certains certaines, venus à la lecture l’avant-veille.
Extrait de mon journal de résidence, pour partager ce qui se joue entre une rencontre et l’autre, les questions aussi, qui arrivent en silence. Et les témoignages des descendants de carriers.

Le nom des villages, des lieux dits, le nom des familles, ils en connaissent, en retrouvent.
Chacun pioche un court extrait. Ma contrainte : mettre quelque chose de ce témoignage en lien avec ce qu’ils écrivent, comme ils veulent, directement ou de loin, pour une association d’idée qui leur appartient, qu’ils décident de ce lien.
Découvrir comme ce décor imposé si contraignant de la carrière en point de départ, devient une porte, un champ, qui se dégage, qui s’ouvre, un espace à part entière, pour chaque histoire. Qui participe au territoire de l’histoire.

13 juillet 2016
Un impératif, une date : le 25 juillet est la limite pour confirmer tous les artistes invités pour la restitution.

15 juillet
Un attentat, hier. Le massacre à Nice.
Crime de masse.
Et ces questions, se dire mais comment réagir, quelle réaction, que faire, à quoi ça sert, comment avancer, comment respirer, comment infléchir le cours, agir. Comment agir ?
Comment concevoir deux attentats dans ce laps de temps de rien qu’est cette résidence, un projet, du travail, comment voir que c’est aussi des étapes noires qui s’ancrent dans le temps et l’histoire.
Et comment répondre à cette question silencieuse et effrayante parce qu’elle laisse pressentir une réponse pleine de désespoir. Est-ce qu’on finit, terrible, à peine, par lassitude, par désarroi, parce qu’une fois que l’horreur ne touche pas les siens, bien sûr cet égoïsme absolu, par… s’habituer ?

« L’important, ce n’est pas ce que je ressens, mais ce que je souhaite, ce que j’espère. J’espère que vous n’aurez jamais mon expérience, mon habitude. »
Ma rage est ingouvernable
Robert McLiam Wilson – écrivain

16 juillet 2016
Seule réponse possible.
Construire.
Soi-même s’armer, s’atteler à construire ?

Lu « construire en habitants » de Patrick Bouchain et Exyzt.
Il y a dans ce livre les idées qu’il a expérimentées à l’occasion de l’expérience Métacités / Métavilla (Mets-ta-vie-la) pour la biennale d’architecture de Venise en 2010.

Habiter est cette condition particulière et première.
C’est l’idée qui est posée comme condition préalable à leur projet : être là, habiter sur place, lors de la biennale.
C’est aussi ce qui est en jeu, ce qui est l’essence même de l’installation :
Installer quelque chose / S’installer quelque part.
Faire une installation / Expérimenter dans le réel, une idée un postulat.
L’installation, comme le fait d’habiter quelque part, collectivement, individuellement, c’est instaurer un (notre) dialogue avec le réel, passer de la théorie à la pratique.

J’ai vu ça à l’œuvre lors de ma proposition des Permutations avec les élèves à Chaumont.
J’ai pu voir, en direct, leur propre et unique interaction avec le jardin en utilisant les objets de l’école. J’ai été heureuse d’observer leur pensée et leur geste, leur liberté en train de se faire, en train de prendre corps devant mes yeux et mon appareil photo sous la pluie.
Par exemple quand une élève choisit de mettre tous les stylos bic sur le banc en pierre.
Le désordre organisé, les équidistances sans répétitions, cette sorte d’organisation très juste d’une répartition sans définition préalable. Et le vif sentiment de la liberté de le faire parce qu’on veut le faire, sans aucune autre justification, sans commentaire.

Habiter/installer.
On s’installe on se pose on occupe l’espace.
Habiter, c’est venir avec nos besoins universels et personnels, les mettre en œuvre, faire et être. Habiter là, c’est être là pour de vrai, puisqu’on mange on boit on dort on va aux toilettes, on aime, on désire.
Patrick Bouchain dit la troisième activité c’est aimer. Il résume : manger dormir et aimer.

Dans les règles du loup la troisième c’est rôder entre-temps. Aimer vient juste après.
Rôder est un verbe qui nous lie au territoire, on rôde toujours quelque part et on rôde au hasard. C’est à la fois le cheminement et l’action du corps, c’est aussi le regard la réflexion et la pensée l’imagination. Quand on rôde on est libre de sa pensée de son cerveau. Le cerveau libre et le corps en mouvement sans objectifs prédéfinis. Rôder n’est pas normé, l’observation est unique et personnelle. Le rôdeur, la rôdeuse, celle ou celui qui marche galope s’arrête, est libre. Personne ne vient de décréter passez ici asseyez-vous là regarder ça.
L’imprévu est possible, la respiration est possible.

Accueillir ensuite.
Leur idée de la Métavilla était d’accueillir.
Permettre à l’autre d’accomplir ses besoins, puisqu’on les a organisés pour soi. Et voir surgir : les possibilités. Voir comme l’accueil déchaine le potentiel, permet l’imprévu, et rend possible la rencontre, les nouvelles propositions.

Depuis longtemps, c’est ce qui m’intéresse : la force passive.
Chercher/comprendre la fécondité de l’espace qui rend possible, qui propose, qui matérialise l’invitation à.
La force évidente et silencieuse du muret de 43 cm de haut, par exemple, quelque part dans un lieu où passent des gens, qui les invite à s’asseoir, qui accueille leurs fesses, sans même qu’ils s’en rendent compte.

J’aime beaucoup cette chorégraphie du quotidien qui s’ajuste avec une simplicité.
Dans le livre, quelques photos. Voir tel crochet, telle pince fixée aux rondelles des étais d’échafaudage (le système modulaire choisi pour « construire » la Métavilla dans le pavillon français). Voir à quel point elles s’y prêtent et accueillent un usage, comme elles invitent et se découvrent aptes à de nouvelles fonctions, aptes au détournement.
Le détournement n’a pas besoin d’être déclaratif, intempestif, il se fait par ajustement, par ingéniosité face au réel, face au besoin d’accrocher ça ou ça, là, là et là (le premier titre de leur projet).

(à suivre…)

Syrie

Tout est politique
A commencer par dire, penser, écrire.
Ecrire un journal de résidence, qui aura pour entrées les dates des deux derniers attentats commis en France, c’est écrire une part des questions, de sa propre ignorance et de son cri.

La Syrie est loin, oui, nous le savons tous par ce que ça ne nous fait pas.
Mais.
Tout est politique.
Comment réfléchir ?

Que dire, que penser ?
Comment comprendre, envisager, dénoncer ?
Une réponse
Un début de réponse.

Je partage ici, le texte de Nicolas TENZER Sciences Po – USPC. 3 octobre 2016.

 

 » Les opérations militaires d’Assad et de Poutine en Syrie ont un nom : c’est une guerre d’extermination.
Cette guerre atteint désormais une échelle sans précédent : le bombardement délibéré des civils, notamment femmes, enfants et secouristes des Casques Blancs, ainsi que des hôpitaux n’est pas nouveau. Mais elle a désormais un caractère systématique avec un objectif clair : tuer, encore tuer, tout ce qui peut l’être. C’est une guerre totale dans laquelle la Russie de Poutine expérimente de nouvelles armes, comme ces bombes qui peuvent pénétrer les abris et les pulvérisent ensuite.
Beaucoup, y compris dans un propos sensible et poignant, l’ambassadeur de France auprès des Nations unies, ont fait à juste titre l’analogie avec Guernica : l’aviation de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste avaient anéanti la ville tandis que les troupes franquistes agissaient au sol. En Syrie aussi, les avions russes dominent les airs tandis que les troupes de l’armée du régime et du Hezbollah soutenu et armé par l’Iran agissent à terre.
Cette guerre d’extermination est promise à s’intensifier dans les jours et les semaines qui viennent. Des crimes de guerre de plus en plus évidents et que la Russie ne cherche même plus à dissimuler s’ajoutent aux crimes contre l’humanité commis par le pouvoir d’Assad, notamment dans les prisons du régime où les tortures les plus sadiques sont une pratique courante.
« Tout est désormais vain »
Cela, tout le monde le sait, ou devrait le savoir. Innombrables sont les écrits où cela fut exposé depuis plus de cinq ans. Tout est parfaitement documenté.
Tous ont dit et répété à l’envi que le « plus jamais cela » – proféré à nouveau après Auschwitz, Srebrenica, le Cambodge, le Rwanda, etc. – était devenu pitoyable.
Tous ont dit, convoquant les auteurs classiques, que l’indifférence était le pire péché, que le silence était crime, que l’inaction était complicité.
Tous ont dit et répété encore, moi comme tant d’autres, qu’il fallait sauver Alep et la Syrie, appliquer les principes de la « responsabilité de protéger », faire respecter militairement une zone de non-survol, qui reste encore une option possible, intervenir en somme.
Tous ont dit et redit que seuls les États-Unis, avec leurs alliés, en étaient capables et que c’était leur responsabilité première. Et ses plus fidèles soutiens, par ailleurs, ont dénoncé la pleutrerie de Barack Obama, son irresponsabilité, son cynisme, parfois sa stupidité et, pour tout dire, sa responsabilité devant l’histoire. À la faillite morale des États-Unis s’ajoute ainsi sa déroute stratégique.
Tous ont dit, y compris l’auteur de ces lignes, que toute négociation avec la Russie, non pas solution, mais premier agresseur, était un jeu de dupes, que cela la renforçait en Syrie comme ailleurs.
Tous ont dit et redit que les multiples projets de trêve étaient voués à l’échec – et ils le furent, souvent plus vite que les plus pessimistes ne le pensaient.
Tous ont dit et redit combien les mots diplomatiques – préoccupation, elle-même parfois vive ou même très vive, « injonction de », « demande expresse que », « condamnation sans ambiguïté de » – ajoutaient de l’indécence aux souffrances.
Tous, enfin, ont considéré, avec réalisme, que l’ONU ne pouvait rien faire, car bloquée par la capacité de veto de la Russie – et souvent de la Chine – au Conseil de sécurité.
Et tous ont vu, enfin, les visages gris et terreux, zébrés de sang séché, le crâne parfois éclaté, les corps démembrés et éviscérés, des enfants assassinés et pour les plus chanceux – provisoirement – les pleurs et les larmes devant des linceuls sans fin – ceux de leur père, de leur mère, de leur frère, de leur sœur ; ils ont été bouleversés, ont pleuré eux aussi, ont appelé à l’action, ont dénoncé une prétendue « impuissance » qui n’est qu’un mot pudique pour dire la veulerie et l’indignité.
Un ami, engagé dans l’action humanitaire en Syrie, qui fut là-bas, m’a écrit l’autre soir que désormais tout était vain, que l’indignation, l’accablement, l’émotion – des responsables politiques, des commentateurs, de lui et de moi – l’écœuraient, qu’il n’en pouvait plus des gens « bouleversés », que c’en était assez, en somme, si je traduis bien, que les larmes mêmes et l’indignation devenaient immondes, que l’ignominie de la barbarie du régime, de la Russie et de l’Iran était notre ignominie, et que nos pleurs ne la rendaient même que plus abjecte. En mes propres termes, le mal avait contaminé le monde, le mal avait atteint le bien, les rires en écho des bourreaux avaient comme déteint sur notre compassion, notre générosité et notre attention.
Combattre, donc parler
Que devais-je lui répondre ? M’était-il – nous était-il – encore possible moralement de dire quelque chose et fallait-il le faire avec cette crainte redoutée que nos indignations ne soient que le soulagement pitoyable de notre bonne conscience ? En termes politiques aussi, convenait-il, de message en message posté sur les réseaux sociaux, d’article en article, d’ajouter l’impuissance des mots à la faillite des nations ? En termes de communication – car, oui, cela importe devant l’invasion des mensonges et la désinformation massive devenue arme de guerre –, ne prenions-nous pas le risque aussi d’adjoindre l’excès d’émotion à la surabondance de crimes, le défilement impuissant des images – au risque de la lassitude – à l’accumulation des cadavres ? Ai-je, d’ailleurs, seulement une réponse à ces questions ?
Mais quand même, dois-je absolument être contraint toujours d’opposer le sentiment à l’esprit, la froideur nécessaire de l’analyste à la révolte du citoyen, l’exigence absolue, car elle est telle, de la morale au conseil politique que je puis prodiguer ? Et là, je ne puis pas ne pas répondre.
En passant, j’ai revu cette image du camelot syrien, vendeur de jouets à deux sous, allant de ville en ville, échappant – comme chacun, jusqu’à quand ? – aux bombardements, pour les distribuer, recevant en échange le sourire éphémère d’un de ces enfants peut-être fauché ou écrasé demain – et cet homme-là, je crois, n’avait jamais lu Kant, ni les Évangiles, peut-être pas davantage le Coran, comme ces Justes, parfois à peine lettrés, qui sauvèrent des Juifs parce qu’il le fallait, que c’était évident, indispensable, que la question ne se posait pas. Ceux-là, plus que des érudits qui soupesaient le danger, multipliaient les arguties sur les pro et contra et voulaient gagner du temps, avaient seulement, comme le disait Hannah Arendt, pensé.
Donc, tout cela n’est pas vain. Il faut aussi combattre – et cela impose de parler.
L’aveugle, l’idiot et le salaud
Tous avaient dit, affirmais-je… Tous ?
Non, il en reste encore – je crains, une majorité – pour s’en moquer, ou plutôt pour ne pas voir ce qu’est le réel en dehors de chez eux. Ils s’empressent de fermer la porte pour se retirer dans leurs « affaires ». Ils sont en dehors de la tragédie du monde sauf lorsqu’elle les touche ou sembler les menacer. En étant dans leur monde, ils sont en quelque sorte nulle part. Certains, peut-être, s’en sont un moment soucié, mais ont vite décroché – oui c’est usant de maintenir l’attention dans une société qui vise à la disperser. Et la « fatigue » de la Syrie – comme de l’Ukraine, du Soudan, du Yémen, etc. – l’emporte. « Il faut tenter de vivre ». Oui, certes… Voilà les aveugles.
Variante : il en reste encore pour qui le divertissement et la futilité sont plus importants que le reste – et ils préfèrent le n’importe quoi. C’est ce que Castoriadis désignait par la « montée de l’insignifiance ». Il en est pour considérer avec plus d’importance les informations sportives, les caniveaux locaux ou les petites phrases. La prédominance du crétin, pour reprendre le titre du livre de Fruttero et Lucentini, est le lot commun – aussi inquiétante qu’insupportable. Comment « tolérer » que le propos d’un animateur auto-adulateur de sa stupidité devienne sur les réseaux sociaux incommensurablement plus importante que les massacres d’Alep, de Homs ou de Daraya ? La débilité est indécente à l’heure du crime, autant que les plaisirs de l’arrière lorsque le gaz moutarde asphyxiait les tranchées de la Grande Guerre. Voilà les idiots.
D’autres enfin voient, savent et, comme on dit, analysent. Ils vous disent déjà, en premier lieu, que c’est la « nature » de la guerre, que l’émotion et la compassion sont mauvaises conseillères, que, oui, le tragique habite le monde et qu’il faut « prendre le temps » de l’analyse – et que chaque heure rime avec des dizaines de suppliciés fait finalement leur affaire.
Or, le n’importe quoi entretenu de l’absence de pensée, déjà bien dénoncée par Jean-Marc Lafon, tue. Car toute cette retenue polie devient vide immonde. Elle a un scolie : la désinformation qui emprunte quatre canaux rhétoriques.
Les révisionnistes, d’abord, vous parleront de l’État islamique, de la responsabilité des États-Unis dans sa montée (que ni Assad ni Poutine ne l’aient vraiment combattu, au contraire, ne les gênera pas), de l’importance de défendre d’abord la laïcité, des minorités (surtout chrétiennes) – qu’une partie ait été massacrée par Assad ne sera d’ailleurs à leurs yeux qu’un « détail » de l’histoire.
Les distracteurs, ensuite, vous demanderont d’abord de parler des horreurs (réelles) commises par l’Arabie saoudite au Yémen, des bombardements (inqualifiables) sur Gaza (suit parfois une digression un peu plus large sur l’État hébreu, son influence, l’exploitation de la Shoah, etc.), du chaos libyen (à éviter naturellement – ce qui signifie pour eux « Assad ou le chaos ») et, certainement, de la guerre du Vietnam.
Les relativistes, quant à eux, demanderont une vision équilibrée, rediront que la réalité n’est jamais blanche ou noire, évoqueront des responsabilités (toujours) partagées, déploreront l’exagération habituelle des médias, invoqueront la nécessité de ne pas voir la Syrie – le Moyen-Orient en général, mais aussi la Chine, l’Ouzbékistan, etc. – avec des lunettes occidentales (lire droits-de-l’hommistes), signaleront la chiffrage compliqué des victimes, les risques encourus par les Alaouites si… la nécessité de prendre en compte le point de vue de l’autre (la légitime défense du régime qui attaque à l’arme lourde et torture en prison des manifestants pacifiques qui demandent de manière irresponsable plus de démocratie).
Les généralistes, enfin, partiront dans de grandes considérations librement inspirées de Bouvard et Pécuchet et bien mises en valeur récemment par Bruno Tertrais, sur l’impossibilité de se passer de la Russie – tiens, de ses crimes de guerre aussi ! –, des rivalités des grandes puissances qui font du Moyen-Orient une poudrière, de l’Orient compliqué, de l’islamisme en général (et notamment de la division en sunnites et chiites, du respect indispensable de la démocratie et donc de la possibilité pour les Syriens de choisir leurs dirigeants (d’ailleurs Assad a été élu avec plus de 88,7 % des voix en 2014…), de l’échec général des printemps arabes, de la responsabilité (historique nécessairement) des accords Sykes-Picot, etc.
À tout cela, évidemment, il a été répondu mille fois, par des faits fondés sur des connaissances, par des reportages de première main, en un mot par la vérité. Qu’à cela ne tienne : dès qu’il faut justifier un massacre – environ 500 000 morts en un peu plus de cinq ans –, qu’il faut promouvoir le dirigeant d’un pays qui ne connaît aucune limitation dans l’usage de la force brute depuis Grozny et présenter ses crimes comme le combat pour la défense de l’Occident, la vérité n’est qu’un subterfuge de l’ennemi. Exécutons donc la vérité comme ces terroristes au visage de bébé ou de jeune enfant, jouant au ballon dans une cour, penchés sur un livre dans une cave à peine éclairée ou blottis encore dans leur lit – explosés ensuite dans le vacarme d’une bombe à sous-munitions ou soufflés par le phosphore blanc. Comme ces enfants, nécessairement terroristes en herbe, la vérité mérite le peloton.
Ceux-là, ce sont les salauds.
Ils ne méritent pas notre silence. Surtout, notre voix doit être plus forte.
Mort de la communauté démocratique
Il avait été dit, non sans raison, que ce qu’on appelle par commodité la communauté internationale n’existait pas. J’avais pu moi-même prévoir, il y a six ans, l’érosion progressive des organisations internationales de type politique. Pour aller vite, ces deux mouvements peuvent s’expliquer par la renationalisation des stratégies de politique extérieure, l’affaiblissement des valeurs partagées au sein de ces institutions et l’avènement de qu’on a appelé le G-Zéro, autrement dit l’absence de directoire mondial et l’incapacité de la seule puissance universelle par son déploiement militaire, les États-Unis, d’assumer son rôle. La lâcheté de Washington en Syrie fait presque ainsi figure de prophétie auto-réalisatrice : l’histoire (universelle) américaine s’arrête à Alep.
Or, ce manque de « communauté » internationale n’est jamais que le décalque de ce qui semble pouvoir fonder une communauté tout court – ici une communauté de valeurs. Revenons à l’évidence – évidence du crime. Celle-ci n’est possible que dans un monde qui respecte la vérité et sans doute la cherche ;
qui a globalement une perception à peu près analogue du bien et du mal ou, pour le moins, pour citer à nouveau Arendt, pour laquelle les notions de bien et de mal ont une signification ;
qui distingue l’essentiel de l’accessoire ;
qui communie dans les mêmes émotions ;
qui dissocie les valeurs et les intérêts, autrement dit pense les premières à l’échelle de l’universel.
La principale difficulté, ici, est de tenir ensemble ces cinq propositions. À elles cinq, elles forment le substrat de ce que j’appellerais la communauté démocratique. La réaction devant les crimes syriens me paraît confirmer la fragilité d’une telle communauté.
Ils révèlent une relative indifférence devant la vérité qui, là comme ailleurs, renforce la capacité d’intrusion de la propagande, un relativisme accru en matière de bien et de mal – « Ah oui, des civils sont tués en grand nombre, mais au bout du compte c’est pour nous protéger » –, une absence de hiérarchie dans la perception des faits – échange conflit en Syrie contre émission de télé-réalité –, une absence de communion dans ce qui littéralement nous « injurie » – les victimes françaises des attentats, oui, mais on ne peut pas souffrir aussi pour un enfant syrien – qui rend incompréhensible, car non « éprouvée », la figure de l’universel.
Et là, faute d’expérience vécue de la souffrance, l’absence de blessure personnelle infligée par ces corps syriens, ce qui pourrait figurer une communauté politique devient impensable.
Devenant telle, elle instille le relativisme au sein même du droit, rend secondaire le crime contre l’humanité et banalise la violence extrême. C’est ainsi que nous préparons l’avenir.
Et de cela nous devons sans cesse parler, car c’est politique – et vital. »
Nicolas Tenzer, professeur associé International Public Affairs, Sciences Po – USPC
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
Nicolas TENZER Sciences Po – USPC

Photo (AFP) : Un membre du personnel médical inspecte les dégâts d’un site hospitalier, touché par les bombes du régime, samedi 1er octobre, dans le quartier de al-Sakhour, dans le nord de la ville d’Alep.