« Dans la maison de ma grand-mère, il y avait une pièce dédiée au petit-déjeuner. C’était en réalité l’office de la cuisine, du moins : l’office de la cuisine secondaire une fois qu’il n’y avait plus eu, en bas, de domestiques dans la cuisine principale, comme dans un film de Robert Altman ou une série anglaise. On s’y retrouvait le matin, les invités y descendaient en tenue de nuit, certains se douchaient avant le petit-déjeuner mais en règle générale, c’était une pièce de robes de chambre, d’odeur de café et de cheveux emmêlés. Certains parlaient trop déjà, certains se taisaient, tout à leurs rêves, encore emprunts de sommeil.
C’était — et c’est resté — une pièce où l’on se livre.
Une pièce où les apparences n’ont pas encore cours, une pièce où l’on se montre tel que l’on est : dévêtu d’une certaine manière.
Une pièce d’offrandes, pas seulement culinaires non : on s’y révélait.

Exposer dans la salle du petit-déjeuner, à la fois le travail de la photographe et la nudité du modèle, c’est parallèlement dire et se taire : parce que la photographie est un art du silence et parce que le corps nu, même de dos, crie quelque chose.
Il vous appelle.
Il vous invite.
Il pleure, parfois.
L’entendez-vous ? »

à ma grand-mère, Andrée Hassen (1915-2016)
Laurent Herrou