Asli Erdoğan, écrivaine emprisonnée

Je partage et je relaye ici  une partie de la présentation du troisième recueil* de texte d’Asile Erdogan. Choix de textes réalisé par Tieri Briet, avec l’aide d’Anne Rochelle et de Naz Oke, pour la revue Kedistan.Asli Erdoğan n’est pas seulement une romancière ou une poète. Une part importante de son temps et de son écriture allait à ces chroniques qu’elle rédigeait pour les journaux ou pour son blog. La fracture se tient là. Elle sépare de l’invention romanesque les quatre articles, épinglés par les procureurs d’Istanbul pour accuser l’écrivaine de terrorisme. Ces articles témoignent. Ils rapportent des paroles entendues, des graffitis sur les murs, des enregistrements radio ou télé qui rendaient compte d’une tragédie vécue par la première minorité de la Turquie d’aujourd’hui, pendant que les Forces spéciales de l’Etat persécutaient la population des villages et des villes kurdes.  Ce sont toujours les textes d’une écrivaine, mais dans la volonté de raconter une réalité que le pouvoir turc aurait voulu passer sous silence.
Tieri Briet – 3
décembre 2016


« En fin de compte, celui qui prend la plume en main doit sans cesse lutter avec cette question : quelle est la dose de réalité que je peux SUPPORTER ? »
Aslı Erdoğan
La Ville dont la cape est rouge 
Ces trois poèmes sont issus du recueil In the silence of
life
, des poèmes qu’Asli Erdo
ğan a d’abord publiés en turc, sous le titre HAYATIN SESSİZLİĞİNDE. Ils ont été traduits du turc en
anglais par Amy Spangler et publiés en 2005 par la revue néerlandaise de la
fondation du prince Claus, dans un numéro intitulé Living together. Ils
ont été traduits de l’anglais en français par Anne Rochelle, que nous remercions.
ÊTRE
Des particules de mille lumières, du sang coulant dans la terre, de poussière d’étoiles éparpillée dans le désert, de la mélodie, dissipée dans l’espace, du chant des commencements… Je suis la somme de tout ce qui m’a été donné et de tout ce qui ne l’a pas été, de ce que j’ai perdu comme de ce que je perdrai, du sang des paroles et des silences muets… Je suis l’impossible récit, cet élément caché à jamais par une histoire si souvent répétée, je suis la patience des graines enfouies dans le sable, un long regard qui attend la pluie du désert, le chant de toutes les fins, qui cherche en vain sa mélodie dans l’étendue du néant… Et jusqu’ici, personne n’a vu mon visage à découvert.
L’ÉTERNITE
Nous, les femmes assassinées de la ville, réduites en miettes par des meurtres ordinaires, nous trouvons réunies au sous-sol du magnifique palais érigé à notre intention. A l’étroit, entassées côte à côte, coude à coude, face à face… Comme des anges, comme des anges enivrés et danseurs, nous nous débattons désespérément, échouant malgré nous à déployer nos ailes..
Nous sommes si proches que la larme de l’une coule sur le visage de l’autre, laissant des traces couleur de vie. Du mascara mêlé à de la poudre, mêlée à de la boue. “Enfin, nous pouvons voler”, clamons-nous toutes, “Nous avons décollé, maintenant, en route vers le rouge de l’horizon. Ah oui, nous y voici, dans ce ciel que nous n’avons pas vu depuis si longtemps… ”
Et quand viendra le jour où nous déciderons de revenir, nos visages auront été complètement effacés. Nous nous désintégrerons, ligne par ligne, lettre par lettre. Nous remplirons les paroles, les verres de vin, ils deviendront sombres, nous nous éparpillerons dans le désert comme des graines, et quand nous deviendrons pluie, nous incarnerons un mythe de l’éternité.
LE MIRACLE DU SANG
Et ceci, vois-tu, c’est mon histoire. Ma naissance, ma mort, et tout l’entre deux. Encore une histoire parmi tant d’histoires, en collision incessante avec le silence… Une page parmi tant de pages, lue si vite, oubliée sitôt tournée. Une virgule peut-être, entre deux longues phrases identiques, hier et aujourd’hui…
Mais il y a le miracle de l’eau. Qui fait remonter en surface les oiseaux pourchassés et tués, qui les rend libres, dans les reflets des nuages, offrant à leurs ailes blessées un nouveau ciel…Et ce sera le miracle du sang que de donner vie à mes paroles, pour offrir à mon être fragmenté un nouveau corps… Et voilà pourquoi je me promène dans le cimetière des paroles la nuit,vois-tu, toute la nuit, en criant sans espoir aux morts : « Lève-toi ! Lève-toi ! » Et ma mémoire n’est qu’un bol en terre sous la croix qui attend… Qui attend… Qui attend.
Sur la page Facebook Free Asli Erdoğan vous pourrez trouver 3 recueils de textes* de l’écrivaine, à lire partout dans les théâtres, les librairies, festivals, écoles, médiathèques…

Dans le recueil n°3,  vous trouverez les quatre chroniques qu’Asli Erdoğan a publiées dans le journal Özgur Gündem, maintenant interdit par le pouvoir turc.  Les journalistes et collaborateurs de ce journal ont tous été emprisonnés, sous l’acusation d’  « apologie du terrorisme ». Ce sont ces
articles qui ont été retenus par l’accusation, pour prouver l’apologie du
terrorisme dont Asli se serait rendue coupable. Raison de plus, selon son
avocat, pour diffuser ces quatre textes qui n’ont pas d’autre but que de
raconter les crimes commis par les forces spéciales envoyées par l’Etat turc pour terroriser les populations civiles kurdes.
Attention, certains passages sont d’une extrême violence.
*Choix de textes réalisé par Tieri Briet, avec l’aide d’Anne Rochelle et de Naz Oke, pour la revue Kedistan.