pauline sauveur

questionner les liens entre corps et espace(s)

les artistes ont-iels un corps ? parution

le livre est là, dans mes mains, et déjà en rupture de stock chez les éditions Monstrograph (fondée par Coline Pierré et Martin Page).

Il est maintenant (depuis le dĂ©but 2024) disponible sous forme numĂ©rique et gratuite, avec les tomes prĂ©cĂ©dents, sur le site de Coline PierrĂ©. Et qui sait, la collection sera peut-Ăªtre reprise ?

Extraits :

« Comment décrirais-tu ton corps ?
Comme une partie de moi-mĂªme sur laquelle je peux compter, et heureusement. Et parfois comme un animal rĂ©calcitrant dont j’aurais la charge. Mon corps me rapproche de l’animal, c’est ce qu’on a en commun, cette viande vivante. C’est en lien avec l’émotion que je ressens de plus en plus lorsque j’ai un animal dans les bras. Sa chaleur qui passe de ses pattes Ă  la paume de mes mains, animal complice apprivoisĂ©, ou animal sauvage immobile et inquiet, tortue, oiseau, rongeur. Son poids fragile. J’en suis Ă©mue chaque fois. Le pauvre humain qui se croit supĂ©rieur, unique dĂ©tenteur d’intelligence, d’une sorte de conscience, d’une sorte d’individualitĂ©, fait l’aveu de l’ampleur de sa connerie.

Ton corps est-il un ami ou un ennemi ?
Un ami, que je remercie dâ€™Ăªtre lĂ , quand j’y pense. De nous deux, si ennemi il y a, ce serait moi, l’auto-ennemie Ă  l’intĂ©rieur du corps, ce qui ne simplifie pas les choses.

Qu’y a-t-il dans ton corps ?
À peu près tout ce qu’il faut pour fonctionner et des ressources cachées qui apparaissent parfois.
(…)

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Quel est le rôle de ton corps dans ton art ?
C’est mon outil premier. La tĂªte et les idĂ©es qui s’y dĂ©veloppent, le corps, les sensations, les Ă©motions, sa rĂ©activitĂ© aux ambiances, l’alchimie d’autour. La question du corps dans l’espace et de leurs relations est au centre de ce qui m’intĂ©resse, tout en Ă©tant aussi Ă  la marge, au loin, ce qui influence ou qui fait le lien. C’est un fil qui traverse tout ce que je fais en Ă©criture, en photographie, et en installation.

Le corps est un lien avec l’enfance aussi, puisqu’il était puissamment et initialement là.
J’aime beaucoup regarder un jeune enfant, d’un an ou deux, qui met tout Ă  la bouche, sa grande concentration et souvent ce temps de rĂ©flexion qui y succède : ça c’est bon, ça c’est chouette sous les gencives qui dĂ©mangent, ça c’est du bois. Le cĂ´tĂ© mĂ©thodique de la main qui attrape chaque parcelle du monde, intĂ©ressante, et si l’objet ne vient pas, alors la bouche y va. Le montant du lit mĂ¢chouillĂ© par plusieurs gĂ©nĂ©rations, la serpillère dans la cuisine, le jour oĂ¹ l’enfant l’a goĂ»tĂ©e devant moi, j’ai arrĂªtĂ© de stĂ©riliser ses biberons !
J’aime cette non-prĂ©cipitation qui est une forme de prĂ©sence et de prĂ©cision, de mĂ©canisme entre curiositĂ© et apprentissage. C’est ce que je recherche, ce Ă  quoi j’aspire, ce que je mets en place notamment en rĂ©sidence, pour travailler : ressentir et explorer, un lieu, un temps, Ăªtre lĂ , emmagasiner des informations.

(…)

Est-ce que le corps des autres t’inspire ?
Oui. Le corps des danseurs et des performeuses parce qu’il y a l’apparition du mouvement, de la présence. Le corps des gens en général aussi. Le corps au quotidien, dans son propre cadre, le corps au travail, j’ai une immense tendresse et considération pour le travail des autres, la précision d’un geste, l’effort qui est fait, la rudesse du monde du travail aussi, et puis les trajectoires, les silhouettes au loin, le corps du modèle qui se déplace lentement pendant que je le prends en photo.

Pendant ma première rĂ©sidence, Ă  Helsinki, en Finlande, j’ai rencontrĂ© Tomasz Szrama (2) qui faisait partie du HIAP l’association qui s’occupait des artistes. Lors d’une discussion, il m’apprend qu’il est performeur, Ă©voque quelques performances et me parle de la photographie qu’il a rĂ©alisĂ©e la veille, tard, une fois qu’il a couchĂ© ses jeunes enfants, puisque ce n’est pas si simple de tout mener de front. Et ça m’avait plu qu’il parle de ses enfants, de ce que ça fait dans la vie d’un artiste, du fait que ce n’est pas anodin. L’image qu’il a rĂ©alisĂ©e est sombre (de nuit), il penche la tĂªte et s’allume une cigarette Ă  une petite flamme qui sort d’un cÅ“ur de bÅ“uf qu’il s’est scotchĂ© sur la poitrine, qu’il soutient de sa main comme s’il tenait son propre cÅ“ur. Cette photographie deviendra une image-Ă©tape pour moi. Il ne s’agit d’aucune rĂ©vĂ©lation, simplement d’un Ă©tat de fait : l’avant, l’après. J’ai vu des reportages photographiques de ses autres performances (jamais en vrai, pour l’heure) puis j’ai vu d’autres artistes.

Six ans après, je lui ai proposĂ© un Ă©change : une photo contre cette photo, et je suis très heureuse qu’il ait acceptĂ©.

(…) »

Info : les Ă©ditions Monstrograph ferment dĂ©finitivement ce 31 dĂ©cembre 2022, les livres papiers seront disponibles en commande uniquement jusqu’Ă  cette date ! Le fond sera ensuite rapidement accessible en format numĂ©rique.