journal – Festival Fotolimo

Tout a commencé jeudi.
Interdite debout dans la rue à 5 h du matin sans la moindre circulation, sans voitures ni piétons dans toutes les lumières ce noir impossible de la ville endormie, j’ai essayé.

Je me disais : alors, aujourd’hui je rate un tgv ?
J’avais un peu de mal à y croire, mais potentiellement c’était là.

Les réservations se faisaient par application et les applications à télécharger ne voulaient pas de mon mot de passe. Seuls circulaient les taxis pleins aux conducteurs qui un à un me faisaient non non de la tête ou de la main à l’index levé devant mon bras qui les appelait et ma mine perplexe. Et ils filaient presque sans bruit les grosses berlines noires. Mais heureusement les pages jaunes et heureusement par téléphone vous êtes dans quelle rue madame ? Le véhicule atteindra finalement avec moi dedans le devant la gare où le métro ne passera que plus tard.

Départ hall deux, mais mon envie d’un café pour la route aura lui aussi mangé des minutes et la vendeuse fatiguée et l’absence de couvercle au gobelet fera que le café s’en ira par terre tout le temps de ma course pour rejoindre le quai. Arriver juste et passer les bornes mon billet en main et longer longer longer jusqu’au bout du train si loin le dernier wagon.
Un sms de Delphine Chevalme me dit qu’on est dans le même, effectivement deux rangées plus loin elle se retourne et à tout à l’heure pour dormir jusqu’à Perpignan où il fait beau. Ça sera une salade chacune et nos bagages et les piquets de bois pour ses drapeaux à nos pieds au café en face de la gare et la musique gitane d’un poste de radio, peut-être pour la manche, un peu plus bas de la place en pente. Puis notre second train jusqu’à Cerbère tranquille.

Débarquées, on sautera direct dans le camion direction l’ancien poste de douane, à la frontière entre Cerbère et Portbou pour attaquer l’accrochage avec l’aide de Carla Yovane Pérez qui a déjà terminé dans les pièces à côté de la mienne.

Sa série a pour sujet les hommes prostitués et leurs clients à Santiago du Chili. Se faire happer par ses images et le silence qu’elles instaurent. Les corps et la chambre et le lit, la lumière à travers les rideaux. Avant ou après la rencontre et l’acte, un bras sur l’épaule, la peau, les regards dans le vague, une main sur la cuisse. Le silence et le souffle, de celui respire, de celui qui s’allume une cigarette. Les bruits feutrés dans l’image font que je mesure mes pas à marcher devant pour les regarder lentement.

Notre lieu est singulier, beau et seul sur la crête de la montagne, tagué, debout face aux deux voies qui vont ou viennent vers les deux villes en contrebas.

Au rez-de-chaussée s’installent les photo-drapeaux de Delphine et Élodie Chevalme, la fiction nocturne sur les toits des immeubles les Éternels. Leurs regards percent l’image. Les corps astronautes dans la nuit de la ville. L’étranger perpétuel renvoyé à ce statut continuel de celui-celle qui vient d’arriver. L’ami sur la première photographie. La fille et sa mère qui se tiennent la main. Tous sont restés immobiles dans les pauses longues de huit minutes éclairés par les lampes torches manipulées à la main par les deux sœurs habillées de noir pour ne pas s’imprimer sur l’image.

Parce que madame Maria nous attend côté Espagne avec une clef pour notre logement on va prendre le camion, monstre docile, pour lequel j’ai eu du mal à défaire le frein à main inversé (coté portière) à en descendre du siège et debout sur la route et des deux bras forcer le soulever d’un cran et l’abaisser enfin pour pouvoir démarrer.

Place de l’église l’escalier étroit dessert notre cuisine et une chambre puis l’autre jusqu’à surplomber la ruelle à l’opposé. Dans le dos plus haut, la montagne sèche et nue et piquante de cactus, la mer à ses pieds le ciel.

Par la suite, on rejoindra le point de ralliement du festival. Se poser au bas de la muraille de la sncf, les briques en arches immenses rebondissent au bord de la ville et soutiennent le plateau des trains des ateliers des voies multiples au-dessus des têtes. L’auvent dans le patio le figuier et les tables en longueur pour partager les repas. Et je souris des deux bassines d’eau chaude sur la table de la cour pour que chacun fasse sa vaisselle, ça me semble si simple pour vivre en commun cette intelligence pragmatique du geste.

Pour arriver au quartier général qui est cet hôtel central, on s’engage dans la rue-canal. J’imagine le torrent en cas de phénomène cévenol. Dans le lit sec tout le monde se gare et attrape un escalier ou un autre, quelques marches et un passage dans le garde-corps plein que condamne un portillon de métal pour canaliser le torrent quand il y passe. En attendant, c’est une rue basse aux trottoirs surélevés bordée de maisons hautes qui continuent de s’accrocher au relief, parées de tous les escaliers de la ville.

Le soir à Portbou la mer est plus proche encore, à portée de main et l’écume blanche se voit sans lumière depuis le café ou le restaurant et leurs terrasses presque désertes. C’est le mois de septembre sans touristes.

Chaque jour on aura nos rassemblements les points de rendez-vous pour se serrer les uns et les autres à l’arrière d’une voiture pour covoiturer et aller d’une ville à l’autre, ou sur un pied s’arrêter sur la ligne au poste-frontière.

Les Français logés en Espagne était la modalité d’un financement qui n’aura pas lieu. Mais c’est si bien de se retrouver là, de cet autre côté de la langue. L’espagnol dans la tête et la voix viendra seulement après deux nuits et deux journées entières à entendre parler pour enfin me passer de l’anglais et du finnois qui arrivent en premier chaque fois.

Vendredi, qui n’est que le second jour alors que je crois être ici depuis déjà si longtemps à en avoir même des habitudes et des visages amis, vendredi, il s’agit de terminer l’accrochage et de prêter la main aux collages de Laetitia Tura aidée de sa fille de cinq ans : on l’aura lavée et frottée cette table pour éviter que la colle ne salisse les images et les textes qui s’enchainent.
Nathalie Lescuyer accroche également ses grands formats dans le couloir et l’escalier et les différentes images encadrées dans la salle du fond. Need, le titre et les quatre phrases de son texte de présentation douces et puissantes comme le sont ses images.

La force. De leurs images, à l’une et l’autre, de cet ensemble qui énonce, comme une terre qui raconte, un corps qui se souvient, une main, un téléphone portable, des silhouettes autour d’un feu de nuit qui apparaissent à peine. Une voix qui dit ou qui se tait et qui montre. Regarde, regarde.

Manger, affamées qu’on est de n’avoir pas pris de petit déjeuner à en rire à force mais affamées. Et ensuite, avec nos deux heures de libres devant, décider avec Delphine de suivre à pied la route qui grimpe et au détour du snack qui domine la ville sur son flanc droit, se glisser entre la roche et les murs et suivre l’escalier qui mène aux vagues en contrebas. La crique est petite et isolée, de là on peut voir la ville de face installée dans les creux et les maisons qui s’échelonnent autour. De là on a sauté dans l’eau fraiche et si salée de la mer comme chaque fois je le redécouvre. Nager mes basquets aux pieds vu les roches glissantes j’ai préféré.

Ce soir il y a la projection au si bel Hôtel du Belvédère, étrange navire qui au lieu de pointer vers la mer suit les voies du chemin de fer. Le film est beau et le travail des photographes dans le film tout autant, les sujets presque tous terribles comme quelques-unes des facettes du Mexique.

Samedi l’orage de la nuit s’est prolongé de pluie jusqu’au matin. Le ciel se détache de la montagne et descend dans la vallée vers la mer grise. Les couleurs et les matières et les textures humides et sombres. J’ai dormi plus longtemps qu’hier et je souris de sentir le vent et l’énergie des vagues à la fenêtre ouverte. C’est un bonheur d’air frais, une tasse de thé à lire Presqu’îl-e pour la lecture du soir, changer le choix des paragraphes et mesurer la voix, le temps, les pauses et le silence. C’est un bonheur plein et étonnant, je me dis depuis quand, depuis combien de temps n’ai-je pas ressenti cela ? Des années (oh) ? En quoi les choses ont changé pour que cela arrive sans effusion, sans bouleversement ni révélation ni rien d’intempestif, un état, de fait, simple évident et silencieux devant la journée promise de pluie alors que cet après-midi la déambulation traversera toutes les expositions. Un état qui s’ajoute ni plus ni moins à tout le reste connu, identique à hier, exactement, le travail, la tension peut-être, et plus loin les questions et le désespoir face à la noirceur du monde qui est toujours la même et dont je suis tellement protégée, je le sais. Un état qui prend place étonnant que je savoure qui fait de l’air entre les idées et les gestes qui fait la pensée sourire.

À 14 h, conférence de Claire Rodier sur son ouvrage Xénophobie business et le cynisme sinistre mondial et capitalisé. Ouvrir les yeux. Approfondir ce que l’on connait, ce que l’on devine. Une nouvelle parcelle de colère et d’impuissance et seulement cette possibilité d’un peu de connaissance pour au moins être conscient avec plus de netteté.

David del Campo présente également son travail sur la population Yezidi. La carte d’un peuple sans terre, et ce que ça veut dire en images pudiques de rester cinq années une famille entière dans une tente de douze mètres carrés. Vue de l’intérieur, la courbe de l’abri en toile à chaque photographie frontale, une couverture, une banquette, les tapis, un tissu et les plaques d’isolant pour tenir le froid dehors.

La déambulation démarre dans la salle rallumée pour voir Poupées. Les filles les gamines et les jeunes femmes gitanes. Les tallons les paillettes et leur vitalité. Des images puissantes et ambivalentes devant leur liberté qui s’efface le jour du mariage, vers quinze ou seize ans souvent. Une jeune fille entourée allongée sur la table de cuisine à me demander si elle accouche, et une femme plus âgée lui place un mouchoir dans le vagin pour permettre quoi déjà ? Peut-être vérifier sa virginité. Je n’ai pas compris. Les sourires et les rires sur presque toutes les images.

Au point librairie je ferai deux dédicaces des Yeux brodés, la photo se trouve sur la couverture uniquement mais ce texte s’échelonne en quinze chapitres comme autant d’images.

La déambulation de lieu en lieu, d’exposition en exposition, on se rend sous la pluie dans le tunnel qui mène à la mer, la fin de la rue-canal se transforme en passage souterrain tagué et squatté espace occupé pas si simple. À côté des images de David Del Campo les lambeaux de l’autre exposition ont été enlevés parce que totalement saccagés. Il ne reste que son double texte de présentation l’un en français l’autre en espagnol, comme nous l’avons tous. Est-ce un hasard que ce soit uniquement le travail d’une femme qui ait fait les frais d’une colère de territoire cette nuit ? Les images poétiques de Beatriz Polo reprendront place dès demain face à la mer sous le regard de ceux qui viendront à la plage.

La découverte se poursuit, avec la présentation par la ou le photographe après un préambule par Patrice Loubon ou Claude Belime, les organisateurs émus et enthousiasmés touchés par ce qu’ils nous font découvrir. Sentir la force qui anime les artistes, leur conviction, le travail et le travail et la somme que cela représente, sentir le temps dans la question de la série, le cheminement, les étapes ou les interrogations.

Arrivés au poste de douane en file de voitures sous la pluie qui continue, les visiteurs envahissement les salles et découvrent la série de Xavi Millan dont une image s’érige seule au-dessus de l’anneau scellé dans le mur de l’ancienne cellule. Les Éternels de Delphine et Élodie, et dans le couloir en boucle la vidéo de Gilles Mercier mêlant images dessins et la voix de sa sœur lisant des brides des lettres de leur grand-père résistant.

Après une forme d’impatience qui est aussi une fébrilité sans être du trac mais une électricité sous la peau j’ai commencé la lecture de Presqu’îl-e avec les mains qui tremblent un peu mais ça ne s’est pas vu m’a rassuré Nathalie. Dire et expliquer, résumer le projet. Puis laisser les images parler. Laisser les autres photographes poursuivent et écouter et regarder mieux encore dans toutes les autres pièces du poste-frontière.

À Portbou la pluie s’est arrêtée et chacun gravit le long escalier qui mène au pied du mur de la Renfe où sont collés d’un côté les grands formats Philippe Petit, Border Line. Sur ses photographies, les corps se dédoublent et semblent disparaitre au contraire des lignes bien visibles qui les traversent.
De l’autre on trouve celles de Philippe Dollo, Aître Sudètes ou l’éloge de l’impuissance, images paysages qui sans bruit formulent un effacement de l’histoire et une persistance pourtant, de trace en trace, un lien qui se déroule qui persiste. Jusqu’à atteindre ce couple venu à Portbou justement le jour du collage, dont la femme est allemande et qui viendra et reviendra voir et dire comme ces photographies s’adressent à elle aussi qui racontent l’histoire de son père.

Puis les images d’ombre aux visages clairs d’Anne Sophie-Costenoble et plus loin, s’avancer entre les étals des halles de la ville pour le travail de Camille Carbonaro accroché aux murs carrelés de blanc d’un emplacement laissé libre. Découvrir Appelez-moi Victoria en autofiction en image et en mots, de page en page de collages en photographies d’identité. J’avais fixé en arrivant et en grand dans les couloirs de la gare une de ses photographies sous le pictogramme des escaliers desservant à droite et à gauche deux quais, matérialisant la question qu’elle se pose dans son livre.

Et enfin la présentation du lien rouge qui traverse et relie les deux villes de Ning Zuohong, en chinois simultané français et espagnol. Le fil qu’il installe et qu’il prolonge de lieu en lieu et de poignet en poignet à tous les présents au festival qu’il vient relier d’un bracelet ficelle.

Et enfin se mettre dans la nuit en terrasse rincée de pluie aux chaises qui s’égouttent et tout le monde sourit une bière devant soi.

Plus tard c’est la soirée au poste de douane où se réunir à nouveau à parler fort dans la musique. Manger boire dedans ou dehors juste sous la photographie des oranges étalées sur la table, l’une de mes images en grand format qui se superpose aux précédentes des éditions passées.

Pour finir un sandwich généreux au dernier café ouvert de Portbou la tablée joyeuse et le bruit des vagues.

Dimanche je range ma chambre je débarrasse le linge et refais ma valise. En fin de matinée je retourne voir certaines expositions. Puis lectures de portfolios. Inscrite à deux lectures j’ai décidé de montrer seulement la série Presqu’îl-e dans l’idée de poser la question du prolongement de ce projet multiple. Il y a le corpus de photographies et même cette seconde série que j’appelle complémentaire qui pourrait s’y glisser (dans quelle mesure ?) en apportant des temps de pose, de respiration, un éloignement du sujet du changement de genre, vers d’autres références. Il y a le texte de la taille d’un petit roman, qui se déploie presque entièrement à la première personne, pour ses paroles comme pour mes propres réflexions sur le travail de création et ma manière de photographier, sur les enjeux, sur les questions que je me suis posées progressivement sur le genre, les injonctions, les perceptions. Et enfin, la pièce de théâtre que j’ai adaptée de mes notes, de toute cette histoire, pour proposer deux personnages, il et elle, peut-être les deux voix d’une même entité, et le double, la question du double et du dialogue, intérieur ou pas.

La suite du temps de libre dans le vent frais qui traverse les rues, j’ai suivi les escaliers et sur un muret je me suis assise en surplomb de la baie. Je suis attachée aux rivières et à l’eau des lacs ou des ruisseaux, terriblement, aux arbres, aux arbres nom de nom et aux forêts, qui manquent cruellement ici. Regarder la mer et sentir la force des éléments, entendre et regarder les vagues.
Je ne savais pas que j’aimais ça. Autant.

Et à la tombée de l’après-midi dans la gare presque vide j’ai attrapé le train de nuit qui traversera l’averse proche à mesure que les lumières allument les villes.

Ci dessus, photographies de Alejandro Pérez Álvarez (Fotolimo 2018).
Toutes les autres photographies : Pauline Sauveur, sauf les six images de la lecture : Philippe Dollo, que je remercie !

Festival Fotolimo quatrième édition
entre Cerbère (France) et Portbou (Espagne
du 20 au 29 septembre 2010

Organisé par Negpos / Patrice Loubon
et Lumière d’encre / Claude Belime

Les artistes exposés à Fotolimo :

Angeles Alonso (France, Mexique)
Camille Carbonaro (France)
Delphine et Élodie Chevalme (France)
Anne-Sophie Costenoble (France)
Philippe Dollo (France)
Pascal Fayeton (France)
Nathalie Lescuyer (France)
Gilles Mercier (France)
Richard Petit (France)
Pauline Sauveur (France)
Zuohong Ning (France, Chine)
David Del Campo (Espagne, Madrid)
Xavier Millán (Espagne, Catalogne)
Beatriz Polo Iañez (Espagne, Baléares)
Neus Solà (Espagne, Catalogne)
Lætitia Tura (France)
Carla Yovane (Chili)

et Claire Rodier, juriste au GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigrés), et co-fondatrice du réseau euro-africain Migreurop.

Et un vrai et très très grand merci
à toute l’équipe du festival pour leur accueil si chaleureux,
joyeux et facile, efficace et attentif !